Début

Exclusif DTx France : « l’enjeu c’est l’usage, il faut partir des besoins avérés » (Jessica Leygues, Medicen)

Paris - Publié le jeudi 30 juin 2022 à 15 h 52 - n° 14788 « On cherche à créer des liens avec d’autres structures (innovation / Fab lab, centres cliniques, associations de patients…) pour comprendre comment la solution s’intègre dans le parcours de vie d’un patient. Parce qu’on parle de solutions qui vont rentrer chez lui, dans son quotidien (lien ville-hôpital, suivi de chimiothérapie orale, monitoring entre deux consultations, etc.). On parle de sa vie, pas de son parcours de soins stricto sensu : le seul qui est concerné c’est lui, le patient, et personne ne lui parle. La question de l’usage est pourtant majeure. Il faut partir des besoins avérés et travailler l’UIUIUser Interface (interface utilisateur)/UXUXUser eXperience (expérience utilisateur) avec les patients et les cliniciens, avec les utilisateurs. On aimerait bien renverser le système sur sujet. »

Dans le cadre d’un entretien exclusif accordé à Health & Tech Intelligence en amont de la journée DTx France de TechToMedTechToMedTechToMed le 5 juillet 2022 (dont H&TI est partenaire), Jessica LeyguesJessica LeyguesJessica Leygues, déléguée Générale / CEO de Medicen Paris RegionMedicen Paris RegionMedicen Paris Region, partage sa vision du marché émergent des thérapies numériques (DTxDTxDigital therapeutics (thérapies numériques)). « On est actuellement dans la phase d’apprentissage, souligne-t-elle. Tout le monde y va tous azimuts. Je pense qu'à terme, on va apprendre à identifier le potentiel d’un projet en vie réelle et peut-être diminuer le nombre de structures qui se créent autour de ce sujet. »

« Le tout remboursement n’est pas toujours la meilleure solution »


« Je suis convaincue que les DTx vont être la solution pour résoudre un certain nombre de problématiques mais que cela va prendre du temps, note-t-elle. (…) Il y a clairement une belle perspective pour cette filière mais le taux d’attrition dans les 5 prochaines années (nombre de clients perdus / nombre de clients total au début de la période donnée X 100) sera très élevé. »

Parmi les enjeux qu’elle relève, celui de l’usage donc mais aussi les problématiques autour du modèle économique à développer, le « tout remboursement » n'étant pas à ses yeux toujours la meilleure des solutions.

Jessica Leygues annonce par ailleurs que Medicen Paris Region, en tant que pôle de compétitivité santé de la région Île-de-France, va lancer cet été un groupe de travail sur le sujet des DTx. Il sera composé de cliniciens, de chercheurs, de start-ups, d’industriels et également des régulateurs pour faire progresser la réflexion sur la question des modèles économiques mais aussi travailler sur le niveau de preuve en étudiant des cas d’usage concrets (a priori dans un premier temps sur le sujet de l’insuffisance cardiaque). Un document de synthèse sera rendu public à l’issue des travaux « afin de sensibiliser et d’apporter des réponses concrètes concernant un certain nombre de freins et de leviers ».

De manière générale, Jessica Leygues prône avec conviction le développement du numérique dans le secteur médical : « Plus on parviendra à intégrer du digital dans le système de santé, plus on parviendra à se recentrer sur l’humain, un aspect que l’on a perdu dans le parcours de soins à cause du manque de temps, de la pénurie de médecins, etc. »


📌 Inscription et programme de l'événement DTx France : ici.

👉 À lire aussi pour aller plus loin : [ENTRETIEN EXCLU] DTx France : « un nouveau modèle d’entreprise », entre medtech et pharma, pourrait émerger (Hélène Moore, Ethypharm Digital Therapy).
Jessica Leygues, déléguée générale / CEO de Medicen Paris Region. - © Medicen
Jessica Leygues, déléguée générale / CEO de Medicen Paris Region. - © Medicen

DTx : « Tout est encore à créer en termes d’aides, d’usages, etc. »

Pourquoi avoir accepté de participer à l'événement DTx France ?

Jessica Leygues : J’ai pris la décision de participer à l'événement quand on a commencé à discuter avec Franck Le MeurFranck Le Meur (président et fondateur de la société TechToMed, qui organise l'événement) lorsqu’il a rejoint Medicen parce que cela coïncidait avec le moment où nous avons décidé de monter un groupe de travail sur les DTx, qui sera lancé cet été.

Pour rappel, Medicen est le pôle de compétitivité santé de la région Île-de-France. Notre scope, c’est toutes les filières de la health tech : biotech/pharma, medtech et santé numérique.

Concernant le volet « santé numérique », nous sommes passés à une organisation matricielle de nos activités il y a 2 ans à mon arrivée pour séparer les applications de e-anté/télémédecine/DTx/etc. et tout ce qui concerne les data et l’intelligence artificielle (IA). On a transversalisé ces sujets pour qu’ils puissent irriguer les 3 filières (biotech/pharma, medtech et santé numérique).

50 % de nos nouveaux adhérents depuis plus de 2 ans sont des acteurs de la santé numérique.Dans ce contexte, on a mis en place sur ces 2 sujets (applications/télémédecine/DTx et data/IA) des plans d’actions proactifs pour contribuer à lever les verrous majeurs observés dans ces domaines : côté santé numérique, on a assez vite commencé à réfléchir à la manière de structurer la réflexion autour des DTx. C’est dans ce cadre que nous avons notamment prévu de monter un groupe de travail.

Quand nous avons commencé à discuter de ce sujet DTx avec Franck Le Meur, il nous a semblé naturel de travailler ensemble. L’organisation de l'événement avait déjà débuté donc nous nous sommes positionnés en tant que partenaire mais l’idée est d’aller le plus loin possible sur cette convergence. Parce qu’il faut savoir que 50 % de nos nouveaux adhérents depuis plus de 2 ans sont des acteurs de la santé numérique.

Il y a énormément d’enjeux pour lesquels personne encore n’a de réponse. Il y a une vraie émulation autour de ce secteur (financements, opportunités…) : il y a des besoins énormes mais tout est encore à créer en termes d’aides, d’usages, etc. En tant que pôle, c’est un sujet majeur sur lequel on essaie d’avancer.

Qu’attendez-vous concrètement en tant que pôle de compétitivité santé de cette journée DTx France ?

L’objectif en premier lieu est de pouvoir partager. Ce que Medicen apporte en tant que pôle c’est tout d’abord la force du réseau constitué : mettre les acteurs en relation et surtout faciliter les liens entre les acteurs publics et privés sur une thématique donnée, ce qui est essentiel.

Notre objectif est de casser les silos entre les acteurs pour développer les meilleures solutions jusqu’au quotidien des patients.Nous sommes aussi un tiers de confiance, pour aider les start-ups, les industriels et les structures hospitalières à parler le même langage et à se faire confiance. Notre objectif est de casser les silos entre les acteurs pour développer les meilleures solutions jusqu’au quotidien des patients. En général, dans ces discussions, nous avons un rôle de facilitateur de dialogues et de catalyseur de la relation.

C’est pourquoi toutes les opportunités de rencontres de l'écosystème (acteurs publics et privés) sont très propices afin de pouvoir se renseigner, d’apprendre des enseignements des uns et des autres et d’avancer dans la même direction.

La deuxième valeur de Medicen c’est l’expertise de notre équipe sur ces problématiques. L’idée, c’est d'être à la confluence d’un certain nombre d’expertises. Le programme du 5 juillet permettra de partager les enseignements à date et la vision de ceux qui réfléchissent sur le sujet, à l’attention de tout le reste de l'écosystème, qui se pose ces mêmes questions.

DTx : beaucoup de start-ups se créent mais « il est probable que beaucoup ne survivent pas »

Vous indiquez que 50 % des nouveaux adhérents de Medicen se positionnent sur le secteur de la santé numérique. Et il y a une majorité de start-ups parmi vos membres. Observez-vous un boom des sociétés qui se lancent dans le domaine des DTx ?

On compte en effet 430 start-ups (TPETPETrès Petite Entreprise/PMEPMEPetite et Moyenne Entreprise) parmi nos 530 membres. Globalement, on arrive presque au ratio suivant parmi nos adhérents : un tiers « biotech/pharma », un tiers « medtech » et un tiers « santé numérique ». Concernant les DTx, une bulle est en train de se former : beaucoup de start-ups se créent sur ce type de sujet. On sait que cela répond à un besoin mais il est assez probable qu’un certain nombre d’entre elles ne survivent pas.

Si, sur une problématique donnée, on parvient à trouver un modèle pour une solution ce sera déjà super, l’objectif étant que la société puisse parvenir au stade de la scale-up et répondre à grande échelle aux problématiques visées. Plusieurs dizaines de start-ups se créent chaque année en France en santé numérique, dont une part de plus en plus importante vise les DTx. Mais le taux d’attrition dans les 5 prochaines années sera très élevé.

Concrètement, comment aidez-vous ces start-ups qui proposent des DTx à se développer sur le marché ?

Nous les aidons à différents niveaux. Tout d’abord à faire maturer leur projet : aspects RH, stratégiques, de propriétés intellectuelles, d’accès au financement, de qualité scientifique du projet, puisqu’il ne faut pas oublier toute la partie évaluation clinique, qui est indispensable et qui est souvent méconnue des entrepreneurs de cette thématique quand ils se lancent. C’est un gros sujet pour nous.

Beaucoup d’entrepreneurs n’ont jamais parlé à un patient de leur solution. C’est un sujet sur lequel on essaie de sensibiliser au maximum. Nous allons continuer à renforcer nos actions sur ce volet.Nous les aidons aussi à se rapprocher au maximum des utilisateurs. J’insiste sur ce point : la question de l’usage est majeure. Il faut partir des besoins avérés et travailler l’UIUIUser Interface (interface utilisateur)/UXUXUser eXperience (expérience utilisateur) avec les patients et les cliniciens, avec les utilisateurs. On a souvent des profils d’entrepreneurs qui pensent que leur solution va révolutionner la prise en charge des patients mais qui ne se sont jamais demandé si leur solution allait être facile à intégrer dans le parcours de soins et si elle était attendue côté professionnels de santé mais aussi côté patients. Beaucoup d’entrepreneurs n’ont jamais parlé à un patient de leur solution. C’est un sujet sur lequel on essaie de sensibiliser au maximum. Nous allons continuer à renforcer nos actions sur ce volet. Ce n’est pas la raison d'être des pôles à l’origine mais selon moi, il est essentiel que nous contribuions à ce virage, presque sociétal, de démocratie sanitaire.

On aimerait bien renverser le système sur sujet. C’est pourquoi on cherche à créer des liens avec d’autres structures (Innovation / Fab lab, centres cliniques, associations de patients…) pour comprendre comment la solution s’intègre dans le parcours de vie d’un patient. Parce qu’on parle de solutions qui vont rentrer chez lui, dans son quotidien (lien ville-hôpital, suivi de chimiothérapie orale, monitoring entre deux consultations, etc.). On parle de sa vie, pas de son parcours de soins stricto sensu : le seul qui est concerné c’est lui, le patient, et personne ne lui parle. C’est pourtant un sujet central.

On accompagne aussi nos adhérents sur toute la partie business plan/modèle économique, circuit d’accès au marché. Des sujets souvent très loin des préoccupations des entrepreneurs qui se lancent sur le marché des DTx. Pourtant, on sait que très peu ont réussi à trouver la recette pour l’instant.

Un intérêt à regarder aussi d’autres systèmes, à l’international

En dehors du questionnement autour du modèle économique et de la prise en compte du patient dans le processus, quels sont les autres principaux freins et enjeux liés au développement d’une solution sur le marché des DTx ?

Il y a aussi la question du benchmark international parce que le marché français est très particulier dans le sens où, en France, le patient ne paie pas pour sa santé. Quand on développe une solution de santé digitale, convaincre le médecin de son intérêt, c’est le parcours du combattant. Et convaincre le patient de payer pour sa solution, c’est très complexe.

On en revient à la problématique du modèle économique. Il faut commencer par répondre à la question : Qui est prêt à payer pour cette solution ? Beaucoup se lancent dans le « tout remboursement » mais ce n’est pas toujours la meilleure des solutions.

Cela vaut le coup, en fonction du positionnement de la solution dans le parcours de soins, de regarder s’il n’y a pas d’autres opportunités dans d’autres systèmes de santé. Nous avons des sociétés qui proposent des solutions vraiment intéressantes et qui se sont développées à l'étranger pour commencer. Cela vaut le coup, en fonction du positionnement de la solution dans le parcours de soins, de regarder s’il n’y a pas d’autres opportunités dans d’autres systèmes de santé.  

De manière plus générale, quelle est votre vision du marché des DTx à court et à moyen terme, en France et à l’international, notamment en Europe ?

Je suis convaincue que les DTx vont être la solution pour résoudre un certain nombre de problématiques mais que cela va prendre du temps. En ce moment, on a un alignement des planètes pour tenter d’accélérer le mouvement, entre la stratégie d’accélération de la santé numérique, la mise en place du catalogue national de services référencés ou encore le programme « Tiers lieux d’expérimentation », qui est une belle opportunité pour aller tester directement avec les cliniciens les solutions pour accélérer le mouvement… Il y a clairement une belle perspective pour cette filière mais comme je le disais, il faut s’attendre à un taux d‘attrition très important dans les prochaines années.

On est actuellement dans la phase d’apprentissage. Tout le monde y va tous azimuts. Je pense qu'à terme, on va apprendre à identifier le potentiel d’un projet en vie réelle et peut-être diminuer le nombre de structures qui se créent autour de ce sujet.

« Il faudra beaucoup de temps » pour faire entrer les DTx dans les mœurs

Quand vous dites que cela va prendre du temps pour parvenir à une maturité du marché, vous pensez à une période plutôt de 5 ans, de 10 ans, ou plus ?

Je dirais entre 5 et 10 ans. D’ici là, je pense que l’on verra quelques solutions qui vont continuer à percer. Mais pour que l’on parvienne à faire en sorte que les professionnels de santé aient intégré ces solutions, qu’elles fassent partie de leur schéma thérapeutique, il faudra beaucoup de temps. C’est pourquoi il est aussi intéressant de se pencher sur le sujet de la formation médicale, un vrai sujet. Il y a une énorme résistance au changement en France. On sait que les métiers des soignants ne seront plus du tout les mêmes d’ici 10-20 ans, nous devons aussi prendre en compte cet accompagnement au changement.

Plus on va parvenir, avec ces nouvelles solutions numériques, à brasser large dans la capacité à collecter des données sur la qualité de vie, le niveau de douleur, la qualité de sommeil, le moral, l’appétit, etc., plus on va réussir à gagner en précision dans l'évaluation du diagnostic, l'établissement du traitement, le suivi des pathologies.Je suis convaincue que plus on parviendra à intégrer du digital dans le système de santé, plus on parviendra à se recentrer sur l’humain, un aspect que l’on a perdu dans le parcours de soins à cause du manque de temps, de la pénurie de médecins, etc.

Je pense que plus on arrivera à élargir le scope de ce à quoi on s’intéresse en ce qui concerne le patient (impact de la maladie sur sa vie sexuelle, sa vie sociale, sa vie professionnelle, etc. : autant d'éléments qui peuvent avoir un impact sur l’adhésion thérapeutique par exemple), plus on va faire évoluer la médecine. Ce qui n’est pas possible dans le schéma actuel où le médecin ne peut consacrer qu’une quinzaine de minutes à chaque patient. Plus on va parvenir, avec ces nouvelles solutions numériques, à brasser large dans la capacité à collecter des données sur la qualité de vie, le niveau de douleur, la qualité de sommeil, le moral, l’appétit, etc., plus on va réussir à gagner en précision dans l'évaluation du diagnostic, l'établissement du traitement, le suivi des pathologies.

Il faut avoir une vision transversale de l’environnement du patient.

Le Covid est un excellent exemple. Il y a certes des cohortes de patients touchés par un Covid long qui ont été formées mais on n’a pas été capable de capitaliser sur toute la donnée incroyable que l’on peut collecter sur cette maladie. Concrètement, nous sommes encore dans une phase d’apprentissage et de surveillance sur les effets à long terme du virus. Pourtant, on a une mine d’or sur laquelle on n’a pas su capitaliser. Ce sont ces solutions émergentes de santé qui permettront d’avancer demain sur ces sujets.

Focus - © mohamed Hassan - Pixabay

Un groupe de travail dédié pour faire avancer la réflexion sur les modèles économiques

Un groupe de travail dédié pour faire avancer la réflexion sur les modèles économiques

Quel est plus précisément l’objectif de ce groupe de travail que vous allez lancer sur les DTx ?

Jessica Leygues : L’enjeu est de faire progresser la réflexion sur la question des modèles économiques en premier lieu, parce que c’est l’un des paramètres de l'équation sur lequel il faut qu’on avance, mais aussi de travailler sur le niveau de preuve : Quel est le niveau de preuve attendu sur les applications de DTx au sens large ? Quel cas d’usage peut-on identifier pour avancer dans la réflexion ? Et derrière, comment faciliter l’usage ?

Si on regarde ce qu’il se passe à l'étranger et notamment avec le dispositif « DiGADiGADiGital health Application » en Allemagne, un système beaucoup plus avancé que nous sur ce sujet, on constate que le remboursement des applications de santé n’a pas pour autant permis un déploiement à grande échelle de ces solutions (cf. article H&TI ici) ». Pourquoi ? Parce que ce qu’il manque, c’est l’usage, côté patients et côté professionnels de santé. Une problématique majeure.

De quel type d’acteurs sera composé ce groupe de travail ?

L’objectif est de mettre autour de la table l’ensemble des parties prenantes de l’innovation en santé : cliniciens, chercheurs, start-ups, industriels et également régulateurs.

Ils vont travailler autour de cas d’usage concrets. Nous allons probablement commencer avec le sujet de l’insuffisance cardiaque.

L’objectif est-il de produire un document public synthétisant vos travaux ?

Le travail que nous réalisons a toujours pour objectif d’irriguer le plus large possible. Le livrable de ce groupe de travail pourrait par exemple être un livre blanc afin de sensibiliser et d’apporter des réponses concrètes concernant un certain nombre de freins et de leviers.

Le but est que ce document soit rendu public. D’ailleurs, le groupe de travail est totalement ouvert et on profitera de l'événement DTx France pour faire un appel à manifestation d’intérêt.

Fin
loader mask
1