Exclusif Covid-19 : « La crise a contribué à l’accélération de la transformation numérique » (Y Gbahoue/Creadev)
Paris - Publié le mardi 12 mai 2020 à 14 h 45 - n° 10929 « Il n’y a pas eu un arrêt complet de l’activité [sur le marché de la santé] mais plutôt un ralentissement très marqué (…) grâce à tous les acteurs qui ont maintenu leur engagement », observe Yohann GbahoueYohann GBAHOUEYohann GBAHOUE, directeur exécutif de CreadevCreadevCreadev, société d’investissement et d’accompagnement des entreprises sur le long terme. « Malgré les aides qui ont été mises en place de manière rapide, les retombés de la crise sanitaire seront lourdes. (…) Toutefois, d’autres acteurs vont ressortir positivement de la crise, qui a fortement contribué à l’accélération de la transformation numérique déjà en cours », ajoute-t-il.Dans un entretien accordé à Health & Tech Intelligence, Yohann Gbahoue revient sur l’impact économique de la crise sanitaire actuelle sur le secteur de la santé et sur le fonctionnement des investissements dans ce qu’il nomme « le monde d’après ». Il met en lumière les choix privilégiés par les investisseurs et les entreprises pour mieux gérer la période de crise, dont celui de Creadev, qui a centré sa stratégie sur « l’hyper concret ».
« En deux mois cette transformation a probablement gagné 2 ou 3 ans »
Quelle est votre vision de la situation des entreprises du secteur de la health tech dans ce contexte particulier (crise Covid-19) ?
« [Certains acteurs] vont ressortir positivement de la crise, qui a fortement contribué à l’accélération de la transformation numérique déjà en cours », Yohann Gbahoue. - © D.R.
Yohann Gbahoue : Cette crise est d’une difficulté profonde pour le secteur de la santé. En effet, entre les personnels soignants et non soignants en première ligne du combat contre le Covid-19, et les entreprises qui font face à des difficultés financières suite à un ralentissement ou un arrêt complet de leur activité, plusieurs acteurs du secteur subissent la situation actuelle.
Malgré les aides qui ont été mises en place de manière rapide, les retombés de la crise sanitaire seront lourdes. C’est ce qui ressort d’ailleurs dans les réponses des autorités, à savoir des plans massifs qui s’accompagneront d’un certain nombre de contraintes, de nouveaux protocoles de revalorisation de certains intervenants via la rémunération, le rôle et le sens.
Toutefois, d’autres acteurs vont ressortir positivement de la crise, qui a fortement contribué à l’accélération de la transformation numérique déjà en cours. L’accélération de la téléconsultation, la gestion de la data, les points de fonctionnement entre les acteurs publics et privés ou encore les liens entre l’hôpital et la médecine de ville, étaient déjà au cœur des stratégies et plans d’actions depuis plusieurs années. Avec le Covid-19, en deux mois cette transformation a probablement gagné 2 ou 3 ans. Des actions ont été entreprises, certaines sur lesquelles nous reviendrons et une majorité qui resteront ancrées.
On observe une légère chute des levées de fonds depuis le début de l’année. Pouvez-vous nous en dire plus sur les raisons potentielles de cette baisse d’activité ?
Les deux premiers mois de l’année 2020 ont été marqués par une dynamique très forte de levée de fonds sur la lancée de 2019. Grâce aux fortes liquidités disponibles, surtout en investissement privé, plusieurs secteurs ont pu bénéficier de cette dynamique, dont le secteur de la santé.
Toutefois, dès les premiers signes de confirmation de la crise sanitaire en mars pour la France, tous les acteurs sont rentrés dans une zone de grande précaution, que ce soit du côté des investisseurs ou des chercheurs de financements. Alors que certains sujets qui étaient déjà engagés ont pu aboutir suite à une décision commune des deux parties, beaucoup ont été mis en pause. Du côté des investisseurs, il y a eu d’abord une volonté générale de se concentrer sur les entreprises en portefeuille (c’est le cas notamment de Creadev qui a souhaité optimiser son rôle de partenaire et commencer par accompagner les entreprises avec qui nous sommes engagés). Ensuite, il y a eu un moment de sidération collective et d’interrogation face à une situation sans précédent, avec un besoin de comprendre ce qu’il était en train de se passer et de voir plus loin.
Au même titre que le déconfinement, (...) je pense que les levées de fonds vont repartir de manière graduelle.Du côté des entreprises qui cherchaient des partenaires financiers à ce moment-là, la gestion de l’urgence et de la crise était primordiale. D’autant plus que le processus de levées de fonds implique un appui fondamental sur des résultats, un track record, une dynamique et une situation évolutive pour pouvoir convaincre les investisseurs. Des critères souvent non favorables en période de crise. Beaucoup ont donc considéré qu’il était préférable de retarder cette discussion, de se concentrer sur l’opérationnel pour faire face aux conséquences de la crise et d’opter pour un moment plus opportun pour démontrer toute leur qualité. Par ailleurs, certains ont dû maintenir leur processus de levées de fonds pour pouvoir faire face à la crise ou parce que leur positionnement leur permettait de mieux résister à la situation actuelle.
Au final, il n’y a pas eu un arrêt complet de l’activité mais plutôt un ralentissement très marqué en mars et avril, et ce grâce à tous les acteurs qui ont maintenu leur engagement et renforcé leurs précautions pour limiter l’impact de la crise sanitaire. Et au même titre que le déconfinement qui va se faire de façon maîtrisée sur les prochaines semaines et les prochains mois, je pense que les levées de fonds vont repartir de manière graduelle. Elles pourront d’ailleurs bénéficier de la grande volonté des investisseurs à continuer d’aider les entreprises et de continuer à investir.
Une reprise pour les start-ups « probablement » sur le second semestre 2020
Selon vous, cette reprise graduelle concernera-t-elle toutes les entreprises ? Pensez-vous que le secteur de la santé sera prioritaire, pour les fonds d’investissement notamment ?
Difficile de prédire ce qui va se passer, mais je pense qu’il y aura d’abord une reprise sur les segments « start-ups » et « venture capital » sur le second semestre de l’année 2020 probablement à partir de septembre. Nous retrouverons une différenciation marquée entre les entreprises qui vont sortir renforcées de la crise ou qui auront la possibilité d’attendre le bon moment pour relancer leur activité, et celles qui en ressortiront fragilisées avec un besoin plus urgent et qui risquent d’accepter des conditions plus contraignantes.
En ce qui concerne les entreprises de plus grande taille qui optent davantage pour le private equity, nous imaginons plutôt une reprise courant 2021, dès que les acteurs de l'écosystème auront réussi à absorber la crise et ces impacts, et à comprendre le fonctionnement du « monde d’après ».
Il y a toujours eu une vraie envie d'investir dans le secteur de la santé, et de la Tech, essentiels et très porteurs. Cette envie va certainement se renforcer, notamment dans des sujets importants comme l'accompagnement des personnes fragiles.Il y aura notamment une interrogation importante sur les valorisations et les modèles économiques des entreprises. En effet, l’hypothèse de périodes d’arrêt général d’activité ne peut plus être écartée, ce qui peut avoir deux effets remarquables : le premier - plus général - qui va tester la valorisation globale du marché très haute ces derniers semestres, et le deuxième plus spécifique à chaque segment et entreprise, et qui pourra se traduire par une analyse détaillée du modèle économique et de sa robustesse face à une situation de crise similaire à celle que nous vivons.
Par ailleurs, il y a un énorme appétit et besoin d’investissement sur le marché qui sont davantage orientés vers les équipes et les visions qui sauront répondre à cette situation inhabituelle de crise sanitaire que nous vivons. Il y a toujours eu une vraie envie d’investir dans le secteur de la santé, et de la tech, essentiels et très porteurs. Cette envie va certainement se renforcer, notamment dans des sujets importants comme l’accompagnement des personnes fragiles.
La crise sanitaire actuelle a bouleversé le secteur de la santé. L’innovation et le numérique sont au cœur des actions déployées pour faire face à la pandémie et nous avons assisté au développement d’un grand nombre de solutions dans ce contexte. Selon vous, ce rythme de création / développement d’innovation pourra-t-il être maintenu sur le moyen et/ou long terme ? Si oui, dans quelles conditions ?
Je pense que l’innovation et le développement de solutions vont non seulement continuer, mais s’accélérer. La transformation numérique du secteur de la santé était déjà en cours, mais les outils qui existent depuis quelques années, peuvent encore être améliorés et adaptés à de nouvelles situations.
L’accélération, notamment sur les thèmes numériques, que nous avons tous remarquée depuis le début de la crise va se poursuivre pour devenir une nouvelle base afin de continuer d’adapter le rôle de la santé et de la prévention au monde d’aujourd’hui (le « Cure » mais aussi le « Care ») et d’optimiser les parcours ainsi que la qualité des soins et des services de santé, dans toutes les situations, pour le plus grand nombre. Je pense que cela illustre de manière complémentaire l’intérêt d’assurer un contexte plus optimal pour l’innovation.
« La reprise économique nécessite un effort général »
Comment envisagez-vous la reprise économique pour les entreprises ? Pensez-vous que les aides apportées par l’État seront suffisantes ?
Je pense que revenir au niveau de performance économique d'avant la crise nécessitera du temps et de l'implication de la part de tous les acteurs.La reprise économique nécessite un effort général. Certes le soutien de l’État est indispensable en ces moments difficiles mais chaque acteur de l’écosystème a son rôle à jouer. D’un côté, les investisseurs doivent assurer une capacité de financement, d’apport en fonds propres et d’accompagnement à la structuration, et de l’autre les entreprises doivent continuer leurs efforts pour trouver des solutions pour anticiper la suite et les conséquences « long-termistes » de la crise.
Je pense que revenir au niveau de performance économique d’avant la crise nécessitera du temps et de l’implication de la part de tous les acteurs dynamiques, innovants et courageux pour repartir efficacement sur une nouvelle dynamique plus renforcée. La France a un grand potentiel pour cela.
Quelles sont les actions principales mises en place par Creadev pour soutenir les entreprises en santé face à la crise actuelle ?
Chez Creadev, nous avons tout de suite été dans l’hyper concret. Même si nos entreprises ont réagi différemment à la situation, nous avons assuré pour chacune d’entre elles un accompagnement à la gestion de l'état d’urgence pour saisir ce qui se passait, comprendre les différents dispositifs mis en place et les aider à trouver des réponses à leurs nouvelles problématiques, notamment en s’appuyant sur des benchmarks avec un très large panel d’entreprises partenaires de toutes tailles. Nous avons également rapidement aidé sur les solutions de financement, auprès des banques ou en réalisant des apports en capitaux dans certaines situations. Ce sont des périodes où la trésorerie et particulièrement importante.
L’enjeu pour nous était d’abord d'être présents en tant que partenaire auprès des entreprises, de trouver des solutions aux urgences et situations concrètes. Ensuite, nous avons pu y ajouter graduellement l’accompagnement à la gestion de la crise et de l’après-crise, en apportant des recommandations opérationnelles sur le nouveau fonctionnement du marché, les positionnements possibles, les logiques de communication, l'évolution des business plans, et sur la manière de s’adapter à la nouvelle situation ainsi que les nouvelles opportunités business qui pourraient être envisagées.
Creadev est un partenaire des entrepreneurs et des entreprises dans le temps. Cette singularité ressort fortement pour élargir la perspective dans des périodes de tension comme celle-ci.
Yohann GBAHOUE
| Parcours |
|---|
| Creadev Directeur exécutif en charge de la santé Septembre 2018 Aujourd'hui |
| Orange Head of Mergers & Acquisitions Octobre 2009 à Septembre 2018 |
| Orange Central Financial Controller Septembre 2005 à Octobre 2009 |
| ORange Network Architecture Project Manager Avril 2001 à Septembre 2005 |
Creadev
• Activité : société d’investissement et d’accompagnement evergreen d’entreprises à fort potentiel
• Création : 2002
• Siège social : 15, Rue Louis le Grand, Paris, Ile-de-France 75002, FR
• Direction : Bertrand DE TALHOUËT, Directeur Général
